Le documentaire d'Anne Barth "L'arbre de l'enfance" s'inscrit selon moi dans la même démarche qu'Un fil rouge

Lire la chronique qui revient sur le film et l'échange qui suivit sa projection.

 

Thierry Jonquet

L'ombre et le vrai chemin

Est-ce que l’histoire bégaye ? C’est la question que l’on peut se poser à la lecture des titres des journaux, en ce début de nouvelle année : des voitures brûlent dans les quartiers, des attentats meurtriers dans les Territoires occupés, grandeur et décadence de tyran de tous poils… Et toujours les mêmes vœux du même président.

 

Cette même question revient à la lecture du dernier roman de Thierry JONQUET Ils sont notre épouvante et vous êtes leur crainte (1). Thierry JONQUET est un auteur de polars. Ou plutôt de romans noirs. C’est un auteur particulier, à mi chemin entre romancier et journaliste. Entre sociologue et historien. Entre psychiatre et politologue. Il est un peu tout à la fois dans ses romans qui abordent des sujets de société. Qu’il s’agisse de la maltraitance des enfants – Moloch (2), du rapport aux corps – Ad Vitam Aeternam (3), des sans domicile fixe et des personnes âgées – Mon vieux (4)… Dans Ils sont notre épouvante et vous êtes leur crainte, Thierry JONQUET parle de la question des banlieues, de la montée des intégrismes et du fractionnement ethnique des territoires. Jamais il n’a été si loin dans la dénonciation. A tel point qu’écrit par un autre, ça pourrait y déceler des propos réactionnaires. Mais JONQUET est un véritable conteur qui ne sombre pas dans le cliché. Ses personnages ont, comme on dit, de l’épaisseur. Il se met dans leur peau, parle leur langage, adopte leurs attitudes. Sans jamais les juger. Pas étonnant que la série télé Boulevard du palais (avec Jean-François BALMER dans le rôle du commandant Rovère) sur France 2, se serve des personnages tirés de l’un de ses romans – Les orpailleurs (5)…

 

 

Dans son dernier livre, il nous fait vivre la rentrée scolaire d’Anna, jeune professeur de français, tout droit sortie de l’IUFM – l’école où l’on forme les enseignants. Elle intègre un collège de Seine Saint Denis. Un établissement classé en zone d’éducation prioritaire, tant est faible le niveau des élèves – ou plutôt des apprenants comme on les désigne désormais dans les circulaires de l’Education nationale. On la suit quasi au jour le jour tout au long du premier trimestre de la rentrée 2005/2006. Le folklore de la prérentrée, la peur au ventre lors du premier contact avec les élèves. Le grand écart entre la rhétorique des discours académiques et la réalité des premiers cours. Quand elle découvre que la moitié des élèves d’une classe de troisième écrit en phonétique. Les incidents à répétition dans la classe. Les bagarres dans la cour de récréation. L’agressivité à fleur de peau. L’océan de misère dans lequel baigne la plupart des élèves déclassés de ces quartiers relégués (6). C’est deux cent pages plus loin que, tout à coup, l’Histoire, la vraie rattrape celle d’Anna, comme elle avait rattrapé Thierry JONQUET lui-même alors qu’il écrivait ce livre. C’était en novembre 2005. Les banlieues se mettaient à flamber après que deux jeunes adolescents de Clichy sous Bois soient morts électrocutés dans le transfo EDF où ils s’étaient réfugiés, alors qu’ils étaient coursés par la police. Un long mois de violences urbaines. Un mois pendant lequel JONQUET arrêta d’écrire. Avant qu’il n’intègre ces événements à son roman. Quand la petite et la grande histoire se conjuguent, les chapitres se font plus courts, plus ramassés, plus denses. JONQUET suggère plus qu’il ne démontre. La vie des gens et celle des peuples se ressemblent, toutes deux faites du même métal : de furie, de feu et de cendre. Et lorsque la dernière phrase est dite, le lecteur reste pétrifié et seul juge. A lui la conclusion. A lui de répondre au problème posé dans le titre du livre, tiré d’un poème de Victor Hugo, adressé aux victimes de la répression de la Commune en 1871, que l’on croirait écrit pour tous les jeunes déclassés de ces quartiers classés en politique prétendument prioritaire : "Etant les ignorants, ils sont les incléments ; Hélas ! combien de temps faudra-t-il vous redire A vous tous, que c’est à vous de les conduire, Qu’il fallait leur donner leur part de la cité, Que votre aveuglement produit leur cécité ; D’une tutelle avare, on recueille les suites, Et le mal qu’ils vous font, c’est vous qui le leur fîtes. Vous ne les avez pas guidés, pris par la main, Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ; Vous les avez laissés en proie au labyrinthe. Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ; C’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité…"

 

 

 

  1. Seuil 2006

  2. Folio 1998

  3. Seuil 2002

  4. Seuil 2004

  5. Gallimard – Série Noire 1998

  6. Deux récentes études montent que la situation des quartiers sensibles continue de se dégrader. Selon le rapport 2006 de l’Observatoire National des Zones Urbaines sensibles (ZUS), les écarts se sont encore creusés de 2003 à 2005 entre les quartiers classés en ZUS et les autres quartiers des agglomérations auxquels ils appartiennent, et ce quel que soit le domaine observé : emploi (plus de 10 % de chômage), réussite scolaire (moins 13 % de taux de réussite au brevet des collèges), revenus, santé. De son côté, l’Observatoire National de la Délinquance a rendu public les résultats d’une étude sur les victimes d’infractions en 2005, menée en collaboration avec l’INSEE : 57 % des habitants des ZUS considèrent que la délinquance et les incivilités sont des problèmes qui concernent leur quartier, alors que ce taux est inférieur à 28 % pour l’ensemble des personnes interrogées.