Le documentaire d'Anne Barth "L'arbre de l'enfance" s'inscrit selon moi dans la même démarche qu'Un fil rouge

Lire la chronique qui revient sur le film et l'échange qui suivit sa projection.

 

Autoportrait

Christian LEJOSNE est né à Arras (Pas de Calais) en 1958. Depuis 2003, il tient sur Internet une chronique régulière ayant pour titre  L’air de temps qui devient en 2008 L'air de rien.

 

En 2005, il écrit Le fil, récit croisé de son enfance et de celle de son père dont il dépose le texte à l'Association pour l'autobiographie (APA) à laquelle il adhère.

 

Il a publié en 2008 un premier livre Etonnant trilobite (TheBookEdition) et a participé en 2010 à un ouvrage collectif (Encres mêlées, TheBookEdition).

 

A l'automne 2012 sort, aux éditions L'Harmattan, Le silence a le poids des larmes

 

Il vit aujourd’hui dans l'Hérault.

Quel est celui qu'on prend pour moi ?

« Je n’ai pas toujours été l’homme que je suis. J’ai toute ma vie appris pour devenir l’homme que je suis, mais je n’ai pas pour autant oublié l’homme que j’ai été. Et si entre ces hommes-là et moi il y a contradiction, si je crois avoir appris, progressé, changé, ces hommes-là, quand me retournant, je les regarde, je n’ai point honte d’eux, ils sont les étapes de ce que je suis, ils menaient à moi, je ne peux dire moi sans eux. »

 Louis ARAGON

Devoir d'inventaire

1. Celle que j’ai franchie des milliers de fois, la porte de la maison de mon enfance, en bois clair que mon père vernissait souvent l’été. Un coup de papier de verre, deux couches de vernis. Elle était neuve jusqu’à la prochaine fois. Le verre central froissé laissait passer la lumière, pas le regard. 2. La fenêtre de ma chambre donne sur les fenêtres de l’immeuble d’en face. Couché dans mon lit, rideaux fermés, je devine la voisine d’en face tapant ses tapis dans la rue, en grande conversation avec ma mère, deux étages et une rue les séparent. De cette fenêtre ouverte, un soir d’été, mon grand frère décrit – à mon frère et à moi, déjà au lit – ce qu’il voit : deux hommes ont investi le terrain d’à côté, resté vague depuis la guerre, envahi d’herbes hautes, d’orties et de sureaux. Les rôdeurs se glissent dans les caves rescapées des bombardements. Qu’y font-ils ? Qu’y cachent-ils ? Le suspense dure longtemps. Trop longtemps. Je me suis endormi et n’ai jamais su le fin mot de l’histoire. 3. Fenêtre de train. Le visage de mes frères, partant en colo. Ma main dans celle de ma mère. De longues semaines à attendre les mêmes visages derrière les mêmes fenêtres des mêmes trains, à leur retour. 4. Les trains toujours, observés de la fenêtre de la chambre de mes parents, vue plongeante sur les voies, à côté de la gare, où ils passent en ralentissant : trains de marchandises, trains de voyageurs, trains à plateaux, trains électriques, derniers trains à vapeur crachant leur fumée noire, trains de jour, trains de nuit, trains postaux qui emportent le courrier vers des destinations lointaines, à peine imaginables. 5. Trappe de la boîte aux lettres du tri postal : des sacs de toile en jute défilent accrochés à un tourniquet suspendu au plafond. Une fois, quand j’ai glissé la lettre, le postier l’a attrapée au vol, de l’autre côté du mur. 6. Grande baie vitrée du hall de l’école maternelle. Je guette, impatient, le visage de ma mère, après qu’elle m’ait déposé dans l’entrée. Parfois, d’autres visages de femmes défilent longuement avant que celui de ma mère ne vienne illuminer son absence. 7. Fenêtre de toile de tente, en camping en Normandie : vue sur le grand air. 8. Rectangle de ciel sur cadre de béton. Blockhaus détruit à Omaha Beach. 9. Grille grise de cour d’école. 10. Soupirail de la cave. Un jour, un chat est venu s’y coincer. Ca a duré des heures. Il gueulait. Mon père en bas qui poussait pour le faire sortir. Mon frère en haut, prêt à l’assassiner. Quand le chat est sorti, il était tellement faible qu’il a fallu lui installer un échafaudage de tables et de chaises dans la cour pour qu’il franchisse la palissade. 11. Paysages de campagne endimanchés, défilant derrière le pare-brise de la première voiture de mon père, rutilante Dauphine blanche. 12. Fenêtre de classe pour rêver. 13. Inquiétante grille haute et blanche du collège, fermée à clé après notre arrivée. Couloir en pente vers les vestiaires en sous-sol. Espace macabre, lieu de tous les vols de cartables. 14. Fenêtre du lycée donnant sur la cour. 15. Œil glissé dans la fente entre les rideaux du théâtre, pour voir si mes parents sont dans la salle. Regard satisfait. 16. Baies lumineuses du hall du lycée, bruyant et si souvent occupé. 17. Fenêtres du lycée, vue du parc d’en face, heures volées. 18. Autoroute avalé par le pare-brise d’un camion. Petit matin. Premier voyage comme des grands avec mon ami Pierre. 19. La porte d’entrée de ma maison d’enfance, franchie une dernière  fois,    le  lit  d’enfant  à  jamais  bordé.   20.  Porte d’immeuble donnant sur escalier. 21. Porte d’appartement donnant sur pièce unique, qu’il faudra décorer tant elle semble impersonnelle : affiches, tissus, slogans : « Le jeune lion dort avec ses dents ». 22. Fenêtre d’atelier donnant sur rien. Caractéristique et inimitable odeur du bois, bruits stridents de machines. 23. Vitre du véhicule donnant sur la nuit, fin de semaine, baisers volés. 24. Grandes portes de maison bourgeoise à réajuster. 25. Portes en métal portées à quatre mains dans des escaliers ventés. 26. Fenêtres en métal à porter dans des escaliers ventés. Bleu de travail. Bleu de froid. Bleu au travail. Bleu à l’âme. 27. Fenêtre du premier appartement emménagé à deux, donnant sur un mur. 28. Longues série de portes où frapper avant d’entrer. Remise du courrier, parapheurs à signer. Lettres à emporter, peser, timbrer. 29. Portes vitrées… 30. …Fenêtres pour s’évader. 31. Portes qui grincent, odeurs d’encaustique, mines tristes, fous rires en douce. 32. Porte des WC, slogan laissé pour se venger. 33. Unique fenêtre intégralement fabriquée, à partir de poutres de frêne récupérées. 34. Fenêtre sur pâture aux vaches aléatoires. 35. Fenêtres urbaines, vues sur les toits. 36. Vasistas sur ciel étoilé. 37. Fenêtre de chambre, jamais fermée. 38. Grandes baies vitrées, portes fenêtres. Ancien magasin donnant sur route fréquentée. Quelqu’un en mobylette passe et, sans s’arrêter tout à fait, lance une pierre. Carreau cassé ! La même scène se répète plusieurs fois. Qui est-ce ? Que me veut-il ? Comment le savoir si je n’arrive pas à le coincer. Un soir, un grand bruit de vitre éclatée. Je cours vers la DS garée à côté. La mob a pris une petite route. Je le suis, le rattrape. Je peux le serrer contre le trottoir, l’obliger à se casser la figure. Une pensée fulgurante me rappelle que je n’ai pas payé mon assurance. Je le laisse partir. Il n’est jamais revenu. 39. Une nuit, le téléphone sonne : c’est l’alarme de mon boulot. Je me lève, enfile mes vêtements, prends la voiture en direction du centre social où je travaille. J’entre dans le bâtiment, fait le tour du propriétaire. Personne. Le vent qui souffle fort a fait jouer le contacteur d’une fenêtre du premier étage . Je rentre me coucher. 40. Repeinte en bleu, la fenêtre de la cuisine de la seule maison que j’ai habitée, étant adulte. A travers elle, un joli cerisier. 42. Fenêtre sur chaufferie, j’y travaillerai sept ans. 43. Bâtiment moderne, fenêtre qui ne s’ouvre pas, donnant sur un jardin paysager. Jamais personne n’y passe. Je lui tourne le dos. 44. Vitres fermées. Petit matin froid. Buée. Nous roulons sur l’autoroute. Mille kilomètres plus loin, une nouvelle vie. 45. Le balcon donne sur un vieux cimetière. Les pies ont envahi les grands pins parasols. Tout est calme, reposé. 46. Vitres sans tain de la porte fenêtre de mon actuel bureau : des femmes y réajustent le rouge de leurs lèvres, des hommes s’y recoiffent, des jeunes vérifient que leur look fera son effet. Une fois, un homme est même venu y pisser. 47. De la fenêtre de cuisine, je surplombe la ville ensoleillée. Blanche de beauté. 48. Quand la nuit est tombée, que la lumière est allumée, j’aperçois un visage renvoyé par la vitre. Il a des rides, des cheveux grisonnants, des lunettes qui brillent. 49. Du fond de ma mémoire, quarante neuf portes ou fenêtres traversées. 50. Front contre la vitre, presque cinquante années viennent de défiler.

Inventaire_instantané
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