Le documentaire d'Anne Barth "L'arbre de l'enfance" s'inscrit selon moi dans la même démarche qu'Un fil rouge

Lire la chronique qui revient sur le film et l'échange qui suivit sa projection.

 

Préface de Marie-Odile MERGNAC

Un appel téléphonique...

Un appel téléphonique. Christian Lejosne me parle du livre qu’il vient de terminer. La voix est celle d’un tout jeune homme. J’imagine un étudiant passionné de généalogie et profitant des vacances pour faire ses recherches. En fait non. L’auteur est plus âgé. Mais peut-être la voix est-elle restée jeune parce que le temps s’est arrêté pour lui à l’adolescence. À la disparition du grand-père Marcel et de secrets bien lourds…
Un secret sur l’arrière grand-père. Marcel était né sans père, mais la famille conservait pourtant une photo jaunie du « coupable ». Un portrait de la fin du XIXe siècle, accompagné de rumeurs familiales vérifiables mais non vérifiées.
Un secret sur l’arrière grand-mère. Elle avait abandonné son fils à l’âge de dix ans. Pourquoi ? Pour qui ? Des photos de famille avaient été conservées par Marcel, montrant une femme et ses filles. Qui sont-elles ?
Un secret sur le fils de Marcel. Disparu, effacé de la terre des hommes sans que la famille sache ce qu’il a pu devenir.

Les deux qualités essentielles d’un généalogiste, en dehors bien sûr de la rigueur absolue dans les recherches dont Christian Lejosne fait preuve, c’est de savoir retenir le temps qui passe et d’avoir de l’imagination.

Car la mémoire des proches ...

... disparaît avec eux. Remonter les premières branches d’une généalogie (les grands-parents et leurs pères et mères), c’est entreprendre une course contre la montre. Il faut interroger les plus âgés avant qu’ils ne disparaissent, il faut rassembler les photos ou les lettres avant que les déménagements ne les détruisent, il faut que la parole efface à temps l’absence et la mort. Cette angoisse de ne pas trouver suffisamment vite la personne que l’on cherche, Christian Lejosne l’a connue. Mais il a su faire parler ceux auxquels la vieillesse avait tout retiré, jusqu’au langage. Il a su raviver leurs souvenirs et le plaisir de raconter. Il a su retrouver des journaux intimes vieux d’un siècle. In extremis. 

L'autre qualité nécessaire au généalogiste ...

... 

c’est l’imagination. Celle dont parle Claude Duneton lorsqu’il traverse les alignements des tombes de 1914-1918 dans la Somme et qu’il constate que certains visiteurs regardent les champs de croix comme on contemplerait une plage de galets tandis que d’autres pleurent. L’imagination qui permet de ressentir, dans son cœur et dans son corps, les souffrances endurées par les ancêtres, dans leur enfance ou dans leur vie d’homme. Pour que les documents d’archives se transforment en témoignages vivants, en joies, en larmes… Là encore l’auteur montre combien il sait s’imprégner du passé pour mieux le retrouver.

L’ouvrage se lit d’une traite, comme un roman dont on veut connaître la fin. Comme une enquête dont on attend le dénouement. Car l’un de ses mérites, c’est aussi de respecter le mystère initial et d’avancer au rythme de la quête. Il ne livre pas le résultat en occultant la démarche, il n’offre pas une litanie généalogique du genre : le plus lointain ancêtre connu était Untel, père d’Untel, qui eut lui-même trois fils, etc. Il part de ce que la tradition familiale raconte et il corrige au fur et à mesure des recherches. Ainsi, la mère de Marcel telle que l’imagine l’auteur en commençant sa recherche n’a plus rien à voir avec celle qu’il retrouve finalement. Christian Lejosne nous prend par la main, on l’accompagne dans ses déplacements, on feuillette les archives avec lui… et l’on partage son émotion. Souhaitons-lui le public qu’il mérite : le plus large.

Marie-Odile MERGNAC

 

 

Marie-Odile MERGNAC est directrice éditoriale aux éditions Archives & Cultures. Elle écrit et collabore à de nombreux livres sur la généalogie, notamment le Larousse de la généalogie.